Suspendues dans les airs, des photographies de paysages. Des montagnes, blanches. Au sol des coupures de journaux, images d’archives, cartes et autres photographies. Là, un sous-marin à moitié submergé. Tout autour, du son, énigmatique. Et au mur, une inscription l’est tout autant : 68.392552, 15.082690. 

         Alors je regarde, j’observe chaque image, lis les reproductions de presse, d’une photographie à l’autre circule dans l’exposition, à tâtons. Non pas que je sois aveugle – nous le sommes tous un peu – mais je n’ai pas la clé, pas encore. Un titre arrête mon regard : A Soviet Nuclear Sub Catches Fire And Reportedly Sinks Off Norway. Ce sous-marin soviétique, qui a pris feu et s’est échoué au large de la Norvège, c’est celui de tout à l’heure, le sous-marin de la photo ! Les cartes commencent à faire sens, et l’inscription aussi : il s’agit de coordonnées GPS. Alors les photographies de paysages doivent faire référence à cet endroit ? Tout tournerait autour de cet incident ? De ses répercussions géopolitiques ? De son impact écologique ? Les montagnes enneigées qui m’entourent se parent soudain d’une nouvelle couche narrative, et tragique.

         Cosa Mentale – c’est le titre du projet – vise à rendre sensible l’intime relation qui se tisse entre l’environnement et les activités humaines, et ce même dans les endroits les plus « sauvages » de la planète, ceux qui nous semblent bien loin de toute industrialisation. La question est posée : à quel point sommes-nous aveuglés par notre prétendue réalité ? 

 

Ici il faut faire une pause. 

 

Cosa Mentale est un projet porté par David Munoz. Ingénieur-chimiste de formation, spécialisé en astrophysique et grand amateur d’astronomie, David Munoz est un artiste qui sait tirer des méthodes et des outils scientifiques, les matériaux nécessaires à ses créations plastiques. Résolument tourné vers les questions les plus contemporaines, entre écologie et rapport aux nouvelles technologies, il met en place par l’image des narrations qui interrogent le public sur ses certitudes, et puisent dans les champs de la philosophie, de l’anthropologie ou encore de la psychologie. 

 

Reprenons. 

 

Cette ambiguïté que nous avons ressentie dans les paysages mystérieux de Cosa Mentale était déjà présente dans un projet plus ancien, Caecitas – cécité, aveuglement. Cette série photographique nous questionnait sur notre rapport au naturel : ces lignes qui se dessinent sous nos yeux, ces paysages vus du ciel, sont-ils le résultat de mouvements géologiques ? Ou la conséquence d’activités humaines ? Cette nature – ici un lac, là une forêt – est-elle la conséquence de ses propres processus d’évolution ? De sa propre causalité ? Rien n’est moins sûr. Alors, notre propre conscience du monde semble s’embrumer – est-on sûr de bien regarder ? Les paysages, quel qu’ils soient, semblent emplis de mystères qui, si nous commençons à les démêler, nous parlent des impacts de l’activité humaine sur son environnement. C’est une image de l’Anthropocène, le choc de l’humanité sur l’écosystème terrestre, une notion que David Munoz explore dans toute son œuvre. 

 

Mais il faut aller plus loin. 

 

Dans le même temps où s’est accéléré cet impact, nous nous sommes éloignés de la nature. Le béton a remplacé le terreau sous les pas d’une humanité toujours plus urbanisée et peu à peu s’est éteint le lien au territoire, ou en tout cas à ce territoire là, celui qui respire de plus en plus mal. Alors notre appréhension du monde n’a pu que changer, nos perspectives se sont inversées – peut-être – et notre rapport à l’environnement s’est fatalement appauvri. C’est ce sur quoi se penche le projet Universum, ce changement de paradigme qui à bien des égards définit notre contemporanéité. 

 

Une ambiguïté, toujours. Revenons à la série Cosa Mentale.

 

Afin de rendre visible au public cette zone d’incertitude que constitue notre rapport au réel, David Munoz se rend sur le terrain. Accompagné d’un guide, il en arpente les reliefs, muni de son matériel en capture les images. Mais là encore je suis aveugle, car toutes les photographies qui m’entourent ne sont pas issues de ses pérégrinations. Bien au contraire, certaines sont entièrement générées par ordinateurs, artificielles donc, et pourtant parfaitement naturelles, en un sens. Pour construire ces images – car il s’agit bien d’une construction – David Munoz utilise la fractale : morcelée, l’image est en fait créée par la prolifération d’éléments infiniment plus petits qui – assemblés – semblent former ce tout nécessaire, comme parfaitement naturel. Il y a ainsi un choc entre naturel et virtuel, entre perception et réalité, qui là encore questionne notre rapport au monde et à l’environnement. 

 

David Munoz est sur le point de transposer ces questionnements dans le domaine de la sculpture, en partenariat avec l’Université Paris-Saclay. Accompagné de scientifiques en génie mécanique, thermodynamique et dynamique des fluides, il travaille le mouvement des glaciers et souhaite questionner notre rapport intime et sensible à l’urgence environnementale. Là encore, il est question de mouvement, de tension et de perception du réel. Sujets de recherche qu’il déploie également depuis peu au travers de projets vidéos, comme dans Une impression de déréalité, œuvre réalisée avec l’artiste Camille Sauer. 

 

Finalement, que les travaux de David Munoz se matérialisent dans la photographie, l’installation multimédia, la vidéo ou bien la sculpture, c’est toujours la même tension qui est à l’œuvre, le même trouble face à un espace ambiguë. Une zone d’incertitude qui vient questionner nos propres convictions et qui, en éprouvant nos systèmes de croyances, nous mettent en mouvement. Enfin ! Nous sommes en vie… 

 

 

Grégoire Prangé 

Lille, janvier 2021